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8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 19:02

 

Elle traversa le jardin et la route déserte, escalada le talus herbeux, coupa comme d'habitude à travers champs pour gagner la lisière au plus proche, et pénétra dans le Petit Bois. Les troncs grinçaient, en se balançant doucement les uns contre les autres. La nuit était plus profonde ici, et moins bruyante. Les animaux sylvestres ont l'art de se faire discrets. Elle alluma la lampe frontale trouvée dans le garage, pour mieux éviter les ronces, et se dirigea avec hardiesse vers le vieux chêne, s'amusant de la sourde inquiétude nocturne qui lui serrait la gorge, automatisme de cerveau reptilien nourri en retour par une fertile imagination. N'empêche, elle sursauta plus d'une fois, croyant saisir un mouvement indistinct à la limite de son champ de vision, ou frôlée par la branche basse d'un arbuste inaperçu.

Elle atteignit sans grand soulagement sa destination. Là, dominant le bois de son imposante ramure, se tenait le grand arbre. De jour il n'avait jamais vraiment attiré son attention, mais dans ce paysage en dégradés de gris, sa silhouette sombre détachée sur fond de fouillis ténébreux semblait plus... présente. Assis le tronc droit sur le sol frais, entouré de toutes ses fortes racines noueuses, énorme, il faisait penser à une sorte de poulpe géant, figé en une position sévère, gardant un trésor englouti. Mais ce colosse d'arbre dégageait aussi une grâce toute végétale, engendrée par le naturel inexplicable de sa rugosité, de l'enchevêtrement de ses branches au travers duquel on apercevait encore quelques étoiles piquantes à force d'étinceler, et de l'ondulation immobile des racines qui se fondaient progressivement dans la terre. Le spectacle de cette ombre couronnée de ciel présidant aux ombres du bois, saisit davantage Alice que la vague impression de menace qui en émanait. Elle s'approcha de l'ouverture barrée qu'elle connaissait si bien, logée entre le chêne et la pierre. Penchant son buste au-dessus de l'escalier, elle tenta en vain de sonder son obscurité. La lampe frontale projetait une flaque ronde de lumière pâle, qui glissait sur les marches, s'accrochait un peu aux endroits humides, qu'elle faisait doucement reluire, puis se perdait, engloutie par le noir, dissipée. L'endroit était sans nul doute plus impressionnant qu'en journée ; Alice crut sentir un souffle d'air humide remonter des profondeurs de la cavité, et se recula instinctivement pour s'en protéger. Se maîtrisant pour ne pas tendre l'oreille (et si jamais elle entendait vraiment quelque chose ? ) elle se demanda finalement si cette expédition était vraiment une bonne idée... Mais elle n'allait pas se dégonfler maintenant ! Elle posa son sac sur les feuilles mortes qui formaient un épais tapis au sol, et en sortit la petite scie à métaux. Les travaux allaient être difficiles, et longs, mais elle comptait sur l'oxydation qui avait commencé à attaquer les barreaux par endroits.

Elle travailla pendant plusieurs heures avant de parvenir à dégager un passage suffisamment large pour elle dans la grille. Le bras en feu, elle considéra un instant son œuvre, les barres de métal alignées à côté du trou, et l'escalier désormais accessible... La grille mutilée lui procura un curieux sentiment de culpabilité, comme si cette solide barrière n'avait finalement été que la faible défense d'une entité trop vulnérable. C'était probablement ce qu'on devait ressentir en violant une tombe, à supposer que l'auteur d'un tel acte éprouve ce faisant quelque scrupule que ce soit. Mais non, c'était vraiment différent dans son cas : pas de tombeau, pas de pillage, seulement une petite visite et puis elle remonterait. Elle n'allait pas s'éterniser en bas, ça non. De toutes façons il faudrait qu'elle soit rentrée avant l'aube, ses grands-parents étaient plutôt du genre lève-tôt. Le cœur battant, elle s'engagea dans la volée de marches, et entama la descente qu'elle imaginait depuis si longtemps.

 

Degré à degré elle s'enfonçait dans le noir, la ligne de son regard se rapprochant rapidement du niveau du sol, puis soudainement, elle fut sous l'humus, sous les racines du chêne ; si elle l'avait trouvé énorme depuis la surface, maintenant qu'elle était dessous, il lui paraissait gigantesque, écrasante masse vivante fouissant la terre et brassant le ciel. Elle poursuivit sa descente dans l'obscurité croissante, précédée de quelques pas par le rond pâle projeté par sa lampe. Et les murs de pierre se refermèrent sur elle ; elle se trouva bientôt cloîtrée dans la cage d'escalier, tunnel aux parois humides et granuleuses, lourd d'odeurs mélangées de vieille eau et de poussière mouillée, parfum minéral des blocs froids sous ses pieds, et relents organiques de pourriture végétale. Loin en surplomb maintenant, elle apercevait encore l'ouverture entre les racines de l'arbre pluricentenaire, laissant passer une vague luminosité qui allait mourir sur la troisième marche, comme la fin d'une vague sur un rivage.

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Published by Noune
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